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La cave coopérative de St-Hippolyte (Michel Wienin - 2009)

La cave coopérative de St-Hippolyte

Retour sur les années fastes.

Après l’épisode prospère mais inégalement réparti de la sériciculture au XIXᵉ siècle, Saint-Hippolyte-du-Fort connaît au XXᵉ siècle une recomposition de ses équilibres économiques.

La vigne devient alors l’un des principaux moteurs du pays cigalois, aux côtés d’activités industrielles majeures comme la manufacture de chaussures Jallatte. L’essor des caves coopératives marque une phase de prospérité nouvelle, moins spectaculaire peut-être que celle des grandes filatures, mais plus largement diffusée au sein du tissu agricole local.

Créée en 1951, la cave coopérative de Saint-Hippolyte-du-Fort marque durablement le paysage cigalois de l’après-guerre. Elle est conçue par l’architecte Henri-Jacques Floutier (1896-1973), figure majeure de l’architecture gardoise du XXᵉ siècle.

Architecte en chef des Bâtiments civils et palais nationaux, architecte des Monuments historiques, président du Conseil régional de l’Ordre des architectes (1949-1951), chevalier de la Légion d’honneur, il signe dans le Gard de nombreux édifices publics, hospitaliers et agricoles. Le choix d’un architecte de cette stature révèle la prospérité et l’ambition des coopérateurs cigalois au début des années 1950 : la cave n’est pas seulement un outil de production, mais un signe tangible de réussite collective.

Réalisée par l’entreprise Boissier, alors établie à Saint-Hippolyte-du-Fort sur la route d’Alès – en face de l’actuel garage Didier Quartz -, la cave se distingue par sa vaste voûte en béton couvrant l’aire de réception des vendanges. Ce large auvent, sous lequel s’alignaient camions et tracteurs, offrait un espace dégagé, fonctionnel et résolument moderne pour un édifice rural. Par l’ampleur de sa courbe et la maîtrise de sa mise en œuvre, le bâtiment dut surprendre – et sans doute impressionner – dans le paysage cévenol des années 1950.

Les photographies de chantier révèlent une exécution concentrée et efficace : échafaudages de bois, étais métalliques et cintres provisoires dessinent la courbe avant la prise du béton. Le nombre d’ouvriers mobilisés laisse supposer un chantier mené tambour battant, probablement sur une durée relativement brève afin de ne pas interrompre les campagnes de vinification. Sans rechercher l’exploit spectaculaire, l’ouvrage affirme néanmoins une ambition technique réelle : ici, la structure devient architecture.

La fierté collective s’exprime aussi dans le décor. Les reliefs sculptés figurant grappes de raisin et feuilles de vigne affirment la vocation viticole du lieu. Le médaillon représentant une cigale a été sculpté en pierre du Pont-du-Gard par Armand Pellier (1910-1989).

Compagnon du devoir, sculpteur puis architecte, il magnifia la pierre du Pont-du-Gard et réalisa de nombreux décors pour les caves coopératives, grand chantier régional de la première moitié du XXᵉ siècle en Languedoc. Ayant rouvert une exploitation de pierre antique à Vers-Pont-du-Gard, il mena une carrière de décorateur, puis de maître d’œuvre et d’architecte, principalement dans le Gard.

Son style, immédiatement reconnaissable, associe le béton et la pierre traitée comme une sculpture, joue des lignes droites et des courbes audacieuses et témoigne d’un soin constant dans la mise en œuvre des matériaux. Onze de ses réalisations ont reçu le label « Patrimoine du XXᵉ siècle ».

L’implantation même de la cave témoigne d’une réflexion territoriale. Si le cadastre napoléonien de 1812 indique déjà une bâtisse à proximité, la configuration des voies a profondément évolué. La départementale D999 constitue un tracé moderne, distinct de l’ancien chemin de Saint-Hippolyte à Sauve et sans lien direct avec la voie romaine antique qui passait autrefois par Mandiargues.

Positionnée le long d’un axe routier structurant et relativement centrale par rapport aux vignobles, la cave répond d’abord à une exigence de collecte et de circulation efficaces. Elle s’inscrit ainsi dans une logique de modernisation des flux plutôt que dans la simple continuité d’un site ancien.

Entre 1974 et 1979, la cave vinifie en moyenne 33 447 hectolitres de vin de table par an pour 408 adhérents cultivant 530 hectares de vignes. Ces chiffres donnent la mesure de son rôle structurant dans l’économie locale. Agrandie une seule fois, sans doute conformément à un programme envisagé dès l’origine, elle accompagne pendant plusieurs décennies la vitalité agricole cigaloise.

En 2018, son intégration au sein de la cave de l’Ormarine marque une nouvelle étape. Si la structure coopérative subsiste à une échelle élargie, le centre de gravité économique et symbolique s’est déplacé vers d’autres terroirs, notamment littoraux, davantage mis en avant dans la communication du groupe.

La production spécifiquement cigaloise y apparaît plus discrète. Cette évolution illustre la transformation du modèle coopératif : d’un outil territorial fortement ancré dans une production locale identifiée, la cave est devenue un maillon d’une organisation plus vaste, adaptée aux contraintes contemporaines du marché.

Aujourd’hui, l’édifice conserve pourtant une présence forte dans le paysage. Situé en entrée de ville depuis Sauve, il constitue l’un des premiers repères architecturaux perçus en arrivant à Saint-Hippolyte-du-Fort.

Or cette séquence urbaine, marquée par la départementale et des aménagements disparates, ne bénéficie d’aucune véritable mise en valeur. La silhouette voûtée de la cave, héritage de l’optimisme constructif des années 1950, pourrait au contraire devenir un élément structurant d’une réflexion plus large sur la qualité et l’identité de cette entrée de ville.

Sa restauration et sa valorisation participeraient à la requalification d’un espace aujourd’hui peu lisible, tout en redonnant visibilité à un chapitre important de l’histoire cigaloise.

Les photographies conservent enfin le visage des hommes du chantier – maçons, charpentiers, coffreurs – rassemblés devant la voûte en cours d’achèvement. Leur savoir-faire, mis en œuvre par l’entreprise Boissier, demeure inscrit dans la courbe du béton. Le bâtiment reste ainsi le témoin d’un moment où la réussite passait avant tout par la force du collectif.

Jeroen van der Goot  juillet 2026

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