de St-Hippolyte du Fort & du monde

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La légende du Pic St-Loup

La légende du Pic St-Loup

Ou la légende des trois ermites...

Dans le château d’Esparon, près du Vigan, vivaient une mère et ses trois fils.

Tout laissait prévoir qu’à l’image de leur père trop tôt disparu, les trois frères : Loup l’aîné, Guiral le cadet et Alban, le plus jeune, seraient des modèles de vaillance et de noblesse et qu’ils incarneraient les plus pures traditions de la Chevalerie.

Un jour, la mère sentant sa fin prochaine, réunit ses trois fils et, après avoir désigné Loup pour succéder à son père, leur dit qu’elle s’en irait en paix, s’ils lui donnaient la suprême joie de se marier avant sa mort. Et elle leur conseilla de choisir parmi les vertueuses châtelaines des alentours.

De l’autre côté de la montagne, vers le Sud, le château de Rogues dressait sa masse imposante et fière. Noble héritière des seigneurs du pays, une jeune orpheline y vivait seule. Elle s’appelait Irène. Elle était d’une grande bonté et possédait toutes les vertus.

Une nuit, sans prévenir ses frères, Loup, l’aîné, courut à Rogues trouver celle qu’il aimait secrètement et lui avoua son amour. La jeune fille se montra très touchée, mais demanda néanmoins à réfléchir pendant quelques jours.

Bien lui en prit, car Loup avait à peine pris congé que Guiral, le cadet, se présentait pour accomplir la même démarche… précédant Alban, le jeune, qui à son tour, venait apporter ses serments et sa foi à la belle héritière.

Et pendant plusieurs semaines, Loup, Guiral et Alban, à l’insu les uns des autres, rendirent de fréquentes visites nocturnes à Irène, chacun persuadé qu’il était seul aimé d’elle et que l’été 1095 verrait leur union.

On imagine le déchirement de la malheureuse jeune fille dont le cœur battait également pour les trois frères et qui ne pouvait se résigner à fixer son choix. Pourtant, il fallait bien qu’elle prenne une décision.

C’était l’époque où Pierre l’Ermite prêchait la Croisade et Raymond, Comte de Toulouse, sonnait le ralliement des chevaliers de son fief. Dans son castel de Rogues, Irène invita les plus nobles familles des Cévennes à un grand tournoi dont trois jeunes seigneurs devaient se disputer le prix. Et, à chacun des trois châtelains d’Esparon, elle dit que celui qui resterait vainqueur, maître du champ clos, aurait sa main.

Le jour fatidique arrive. Sans s’être vus, par des chemins différents, Loup, Guiral et Alban se présentent au château de Rogues. Ils se reconnaissent. Alors, au milieu de l’émotion et des vivats de l’assistance, Irène prend trois croix rouges brodées de sa main, en offre une à chacun des trois chevaliers, et promet d’accorder sa main à celui qui, au cours de la Croisade, se sera le plus signalé par sa vaillance et reviendra avec le plus de gloire.

Les trois frères, le cœur plein d’espérance, reviennent à Esparon auprès de leur mère qui meurt avant leur départ en Terre Sainte. Avec le Comte Raymond de Toulouse, et toujours à ses côtés, ils participent maintenant au siège de Nicée, d’Antioche, de Jérusalem. Partout ils se conduisent en héros et se couvrent de gloire…

La croisade est terminée depuis plusieurs mois. Les troubadours, en regagnant leur pays, chantent les exploits des héros, et dans leurs complaintes, le nom des trois chevaliers d’Esparon revient souvent.

Avide de nouvelles, se consumant dans son amour comme une fleur privée de lumière, Irène attend le retour des trois seigneurs. Le temps s’écoule, les années passent, mais toujours rien de Loup, Guiral et Alban qui ont dû périr… L’été de 1110 est près de finir. Sentant venir la tristesse de l’automne, la malheureuse Irène s’alite pour ne plus se relever.

Pourtant les trois chevaliers n’étaient pas morts. A la fin de la Croisade, ils avaient donné aide et soutien à leur suzerain Raymond de Toulouse pour la conquête de son petit royaume indépendant du Mont Pèlerin, et cette fidélité était la cause de leur retard. Ils reviennent ! Ils débarquent sur la terre languedocienne !

Chargés de trophées, de présents, de joyaux, ils sont heureux, chacun persuadé qu’il s’est plus vaillamment conduit que ses frères et qu’il obtiendra l’amour et la main de la belle châtelaine. Précédés des écuyers et des hérauts d’armes parés de leurs riches atours, ils ont traversé le « Plat Pays » et approchent des Cévennes.

Les voilà tout près de Rogues ! Ils rencontrent un cortège funèbre… une jeune fille dont on porte la dépouille en terre… Ils s’arrêtent, mettent un genou sur le sol pour rendre hommage à la morte et reconnaissent dans le cercueil découvert le corps de celle qu’ils aiment. Leur désespoir est immense.

Pourtant, ils accompagnent Irène jusqu’à sa dernière demeure et lui disent un suprême adieu. Dominant sa douleur, Loup, l’aîné, jure de se retirer du monde, et abandonne tous ses biens à son cadet Guiral. Mais celui-ci fait le même serment que Loup et donne tout à Alban qui refuse à son tour et décide de suivre la même destinée que ses deux frères.

Alors Loup prend la parole et dit : « Mes frères, celle que nous aimions n’est plus et tous les honneurs de la terre, tout l’or du monde ne pourraient atténuer notre douleur. Voyez ces trois rocs dont les sommets se profilent autour de nous. Si vous le voulez, nous nous y retirerons pour y vivre en ermites. Guiral se fixera sur le plus proche, Alban s’installera sur celui qui domine Nant et la vallée de la Dourbie. Pour moi, en revenant de la Croisade, et passant devant la chaîne de Montferrand, à la limite de la plaine et de la montagne, j’en avais déjà choisi le point le plus élevé pour y finir mes jours, au cas où Irène ne me voudrait pas pour époux. Tous les ans, à la même date, nous allumerons un grand feu. Cela nous permettra de renouveler notre serment d’aujourd’hui et de prier les uns pour les autres. »

Et pendant plusieurs années, la même nuit, sur le Saint-Loup, le Saint-Guiral et le Saint-Alban, les feux brillèrent d’un vif éclat. Le feu d’Alban s’éteignit le premier, puis celui de Loup, enfin celui de Guiral. Mais la tradition a maintenu le souvenir de ces feux et donné aux rocs le nom des saints ermites qui y vécurent et y moururent.

Remerciements : à Roget Mouret pour avoir consigné cette version de la légende de 1938 dans un des numéros de Causses et Cévennes en 1958.

Illustration : Michel Ocelot : Princes et princesses, 1989.

Jeroen van der Goot  juin 2026

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