Nouvelles découvertes.
Je viens de réaliser que la façade que j’observais depuis si longtemps n’était pas la façade sud, mais bien la façade est ! Et soudain, tout devient cohérent.
Mieux encore, une photo aérienne – recadrée – révèle l’emplacement de la piscine. Je m’étais toujours demandé si elle avait été construite au sud du fort ou à l’est, conformément au projet de l’École militaire préparatoire « aux jardins » en 1892. La réponse est désormais claire.
Pour mémoire, la piscine avait été aménagée dans les anciennes douves du fort et alimentée par le trop-plein de la fontaine du Pradet. Celui de la piscine rejoignait ensuite le moulin Lasalle, alias « des Portes ».
On comprend aussi que la mystérieuse et élégante excroissance qui nous intriguait n’est autre que la porte de secours, avec son pont-levis. Sur le cliché, on distingue même ce qui semble être encore les bras permettant de lever le pont !
La véritable surprise se trouve toutefois à l’angle sud-est : une avancée singulière attire l’œil, tout en semblant respecter le fruit du mur est.
On pourrait presque penser que la démilitarisation du fort a consisté à récupérer les pierres des bastions et des terre-pleins – ces parties pleines destinées à encaisser les coups de canon, figurées en jaune sur le plan ci-joint. Si tel est le cas, le fort était en réalité non seulement plus large qu’on ne l’imaginait (largeur entendue ici comme la distance entre les façades nord et sud), mais aussi un peu plus long.
Reste la question du glacis. Celui-ci devait être composé de pentes protégeant le chemin de ronde, ce qui posait sans doute un problème de sécurité pour les remparts, fragilisés dans leurs possibilités de franchissement. On comprend d’ailleurs que, pour l’Agal, il devait exister un dispositif comparable à celui de Nîmes : on sait en effet que la ville y fut envahie par ce point faible, lorsqu’on avait limé la herse sur l’Agau pour pénétrer à l’intérieur.
Côté volumétrie, il serait intéressant de comparer le diamètre des bastions avec la hauteur qu’ils atteignaient. Cette nuance est capitale : elle seule permet de saisir leurs proportions réelles, et donc la volumétrie générale. Trop souvent, on se laisse piéger par l’imaginaire du château féodal en assimilant ces bastions à des tours, alors qu’ils formaient en réalité des masses puissantes et trapues. L’image qui me paraît la plus juste est celle d’un « Pentagone de Washington DC » avant l’heure, bien davantage qu’un château médiéval – abstraction faite, bien sûr, de la géométrie en plan et de l’échelle.
À ce propos, l’incroyable travail de reconstitution entrepris par Zénon et Philippe Mezinski (Éditions Coularou, 2008) a le mérite de mettre en lumière les incohérences de leur propre raisonnement. Ils n’ont en effet ni cherché à déterminer avec précision le passage de l’Agal par le fort, ni tenté de résoudre la question de l’interface avec les remparts de la ville.
L’intérêt de leurs perspectives aériennes (cf. illustrations jointes) est cependant de montrer le fonctionnement de l’ensemble – qui, en l’occurrence, ne pouvait guère fonctionner avec les hypothèses retenues, ce dont ils étaient sans doute conscients puisqu’ils omettent toujours les détails les plus épineux.
Au-delà de ces reconstitutions, il me paraît désormais essentiel de réaliser une perspective non plus vue du ciel, mais depuis le sol, à hauteur d’homme (œil à 160 cm du sol). Seule une telle approche permettrait de saisir l’effet de silhouette et l’impression de monumentalité, que l’on peut imaginer renforcée par un certain décorum (drapeaux, oriflammes, etc.).
Je continue par ailleurs à m’interroger sur la présence des guérites. On en connaît au moins une grâce à une carte postale et au dessin de Jean-Marie Amelin (1785-1858), qui la situe à côté de l’entrée du fort – alors qu’à Nîmes, elles étaient accrochées aux bastions, placées aux angles du quadrilatère.
Au-delà du fait que la conception de l’entrée paraît étrangement peu élégante par rapport au reste, je me dis que les architectes du roi ont certainement voulu ponctuer ce monolithe impressionnant de détails raffinés : ainsi du joli bandeau périmétrique dominant le fruit du mur, ou encore de cette guérite disparue mais dont l’image nous est heureusement parvenue.
Quand j’aurai le courage de me relancer dans la modélisation 3D et l’image de synthèse, j’essaierai de reconstituer l’aspect qu’a pu avoir le fort.
Mais déjà, je l’imagine comme une galette imposante et austère aux murs aveugles – une sorte de podium battant le drapeau de la royauté. La question de la jonction entre le fort et les remparts reste cependant à éclaircir, avec cette problématique d’interface qui concernait à la fois les bastions arrondis, les courtines et le glacis.
Jeroen van der Goot juin 2026
