Un artiste aux mille talents.
Bonaventure Laurens fait partie de ces noms qui nous sont devenus familiers à force de parcourir les routes du Languedoc et d’en explorer l’histoire.
Au détour d’une recherche sur une église, un château ou un moulin, nous retrouvons sa signature au bas d’une illustration ancienne. Nous connaissons ainsi quelques-uns de ses dessins, sans forcément connaître l’homme.
Et pourtant, quelle vie ! Celui qui dessine les vieilles pierres de notre région fréquente aussi Mendelssohn, Robert et Clara Schumann, rencontre le jeune Brahms et reçoit Liszt à Montpellier.
Né à Carpentras le 14 juillet 1801, Jean-Joseph-Bonaventure Laurens grandit dans une famille modeste. Son père exerce successivement plusieurs métiers, mais possède une passion durable : la musique. Il finira organiste de la cathédrale.
Le fils apprend à dessiner et à jouer. Piano, orgue, violon, violoncelle… Sa curiosité déborde largement les limites d’une seule discipline. Sa formation se construit au fil des rencontres, des lectures et d’une pratique incessante.
En 1829, il s’installe à Montpellier. Six ans plus tard, il devient secrétaire-agent comptable de la Faculté de médecine, fonction qu’il conservera jusqu’en 1867. Voilà donc notre artiste chargé de comptes, de registres et d’affaires administratives.
L’emploi lui assure une stabilité matérielle et un logement dans les bâtiments de la Faculté. Il y aménage un atelier où le dessin et la musique trouvent naturellement leur place. C’est là qu’il recevra Franz Liszt en 1844.
- Le crayon en promenade
Pour nous, Laurens est d’abord un regard posé sur le Midi.
À Saint-Guilhem-le-Désert, il dessine le chevet de Gellone, mais aussi le village et les moulins établis près de l’Hérault. À Valmagne, il s’attarde sur l’église. Au Pays de Londres, son regard rencontre Saint-Martin, une porte du château Renaissance de Mas-de-Londres, les ruines de Montferrand.
Ces images nous rendent des lieux que nous connaissons, avec quelque chose de profondément différent : leur entourage.
Devant Gellone, de petites constructions, des clôtures, des plantes et des personnages occupent les abords de l’église. Le monument appartient encore pleinement au quotidien du village. On y passe, on y travaille, on y mène une bête. C’est souvent dans ces détails que le voyage commence.
Les œuvres de Laurens, diffusées notamment par la gravure et la lithographie, participent à cette grande curiosité du XIXe siècle pour les paysages et les monuments anciens. Son nom figure ainsi parmi les dessinateurs des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, associés à Taylor et Nodier.
Gardons néanmoins à l’esprit qu’un dessin n’est pas un relevé architectural. Laurens compose ses images, choisit son point de vue et recherche un effet. Il consacrera même un ouvrage à sa conception du « beau pittoresque ».
Ses vues sont donc de précieux témoignages, à regarder avec attention et à confronter, lorsque c’est possible, aux plans et aux vestiges. Elles nous disent aussi comment un homme du XIXe siècle aimait regarder ces lieux.
- L’autre voyage : la musique
La musique accompagne Laurens toute sa vie. Il joue, compose, copie des partitions, correspond avec des musiciens et rassemble des œuvres qu’il souhaite faire connaître.
Bach occupe dans cet univers une place immense. Lors de ses voyages en Allemagne, Laurens rencontre l’organiste et compositeur Christian Heinrich Rinck. Une amitié se noue. Rinck lui offre un trésor : un manuscrit musical de la main de Bach.
Imaginons un instant l’émotion de ce musicien montpelliérain tenant entre ses mains des pages écrites par celui qu’il admire tant…
En 1841, il rencontre également Mendelssohn. Hubert Bonnet rapporte une soirée où chacun partage son art : Laurens dessine, Mendelssohn joue de l’orgue. Les échanges se poursuivent, et le compositeur envisage même de venir à Montpellier. Sa mort, en 1847, empêchera ce projet.
Puis viennent les Schumann, à Düsseldorf, et la rencontre avec Johannes Brahms, encore au début de sa carrière.
Le crayon accompagne naturellement ces amitiés. Laurens dessine Robert et Clara Schumann, Mendelssohn, Brahms. Sa galerie musicale accueille également des figures du passé, comme Couperin, dont le portrait relève évidemment d’une évocation rétrospective.
À côté des musiciens apparaît aussi Frédéric Mistral. Laurens en réalise un portrait dès 1852, bien avant le prix Nobel et la célébrité internationale du poète provençal.
L’homme qui nous a laissé les vieilles pierres du Languedoc nous a donc aussi transmis des visages.
- Liszt à Montpellier
La visite de Liszt donne lieu à un récit savoureux, transmis par Jules Laurens, le frère cadet de Bonaventure.
Dans l’atelier de la Faculté, Laurens aurait demandé au virtuose de lui jouer une pièce de Bach. Liszt l’aurait interprétée une première fois avec gravité, puis aurait montré comment un même morceau pouvait devenir une démonstration destinée à éblouir le public, jusqu’à jouer avec un cigare passant de ses doigts à ses lèvres.
L’anecdote appartient au récit familial ; savourons-la comme telle. Elle fait en tout cas revivre cet atelier singulier, installé dans les vieux bâtiments montpelliérains, où l’on pouvait passer d’un dessin de paysage à une discussion passionnée sur l’interprétation de Bach.
- Une collection faite pour servir
Au fil des décennies, Laurens constitue une bibliothèque musicale considérable. Il achète des partitions, copie des œuvres et reçoit des manuscrits de ses amis.
À la fin de sa vie, il décide d’en faire don à Carpentras. En 1888 et 1889, les caisses quittent Montpellier pour sa ville natale. Malgré son âge, il s’occupe lui-même de l’emballage et des expéditions.
Mais il tient à une chose : que cette musique puisse être consultée, empruntée, jouée. À ceux qui redoutent les pertes, il répond, selon les propos rapportés par Hubert Bonnet, que des volumes égarés après avoir servi valent encore mieux que des livres condamnés à la poussière.
Cette volonté de partage éclaire toute sa démarche. Accumuler les œuvres ne lui suffit pas. Il faut qu’elles vivent.
Bonaventure Laurens meurt à Montpellier en juin 1890. Sa collection musicale enrichit aujourd’hui l’Inguimbertine de Carpentras, tandis que ses dessins et les estampes qui en sont issues continuent de nous ouvrir des fenêtres sur les paysages anciens.
La prochaine fois que nous apercevrons sa signature au-dessous d’un château ou d’une église, nous pourrons peut-être entendre autre chose derrière le silence des pierres : quelques mesures de Bach, un piano chez les Schumann, ou Liszt jouant dans un atelier de Montpellier.
Jeroen van der Goot octobre 2026
Sources utilisées :
- Hubert Bonnet, « Un secrétaire de faculté talentueux : Bonaventure Laurens (1801–1890) », Académie des sciences et lettres de Montpellier, conférence du 16 novembre 1998, Bulletin, tome 29, p. 253–275, publié en 1999. Les anecdotes familiales évoquées ici sont rapportées dans cette étude.
- Bibliothèque-musée l’Inguimbertine de Carpentras, présentation des collections musicales.
- Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Languedoc tome 4, et documents iconographiques sélectionnés sur Mémonum.
