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Pierre Jallatte

Portrait : Pierre Jallatte- opus II

L’homme derrière l’industriel.

Né le 25 juin 1918 à Valence et mort le 8 juin 2007 à Nîmes, Pierre Jallatte fut à la fois industriel de la chaussure, résistant engagé durant la Seconde Guerre mondiale, et figure atypique du patronat français.

Installé à Saint-Hippolyte-du-Fort, il marqua durablement la vie économique et sociale de cette petite ville cévenole.

Issu d’une famille protestante originaire d’Ardèche, implantée ensuite dans la Drôme puis dans le Gard, Pierre Jallatte est le fils aîné de Samuel Jallatte, industriel de la chaussure. Ce dernier s’installe à Nîmes en 1934 avant de créer une manufacture à Saint-Hippolyte-du-Fort.

L’environnement familial est fortement marqué par les événements de la guerre et leurs conséquences. Son frère Jean est exécuté en 1944 au puits de Célas, tandis que sa mère disparaît tragiquement à Nîmes.

Plus tard, en 1964, la mort de son fils unique, qui lui reprochait d’être « trop capitaliste », vient ajouter une dimension personnelle et paradoxale à un parcours déjà traversé de tensions.

Mobilisé en 1940 et affecté à l’école d’élèves officiers de réserve de Fontainebleau, Pierre Jallatte refuse, le 17 juin, d’obéir aux consignes du maréchal Philippe Pétain appelant à cesser le combat. Il ordonne aux hommes sous ses ordres de rejoindre Bordeaux, ce qui lui vaut d’être arrêté à Libourne et condamné à trois mois d’arrêts.

Après sa démobilisation, il participe à des actions de sabotage à Martigues, puis rejoint un réseau de Résistance actif dans le sud de la France. Entre 1941 et 1942, il est impliqué dans des missions de renseignement, de transport d’armes et de diffusion de tracts.

En 1942, il est intégré à un commando du Special Operations Executive britannique à Grenoble. Il participe à des sabotages ferroviaires et à la collecte de renseignements sur les mouvements allemands. Arrêté entre Lyon et Vienne, il est remis au Sicherheitsdienst (SD) et interrogé à l’hôtel Terminus de Lyon, où il subit des tortures. Il parvient toutefois à s’évader.

Après son évasion, Pierre Jallatte se cache puis tente de rejoindre l’Espagne. Arrêté à nouveau, il est détenu de juin à décembre 1943 dans plusieurs prisons, notamment à Figueras et Saragosse, avant d’être interné au camp de Miranda del Ebro.

Libéré, il rejoint les Forces françaises libres. Affecté en Afrique du Nord dans l’aviation d’observation, il participe à la campagne d’Italie, notamment aux combats du Garigliano et de Monte Cassino. Il figure parmi les observateurs du premier avion allié survolant Rome avant sa libération.

Après le débarquement en Provence, il poursuit les combats de la Libération. Blessé en mission, il est réformé en 1945.

En 1947, Pierre Jallatte reprend une petite fabrique de galoches à Saint-Hippolyte-du-Fort, qui ne compte alors que six salariés. Il installe son activité dans le fort de Saint-Hippolyte -qui porte depuis son nom « le fort Jallatte » – qu’il rachète et restaure.

À l’occasion d’un voyage aux États-Unis, il découvre le concept de chaussure de sécurité, encore inexistant en Europe, et en développe une adaptation industrielle en France. Cette innovation constitue l’un des fondements de la croissance de son entreprise, qui devient en quelques décennies un acteur majeur du secteur.

Dans les années 1970, la société emploie jusqu’à 900 salariés et produit plusieurs millions de paires par an, avec des implantations en France, en Allemagne et en Espagne.

Pierre Jallatte se distingue par des positions originales dans le monde patronal. Se définissant lui-même comme « anticapitaliste », il met en oeuvre une politique sociale favorable aux ouvriers. Il pratique des augmentations salariales supérieures aux revendications syndicales, affirmant que « les syndicats demandent 10 %, je vous donne 20 % », et assume des écarts marqués entre catégories professionnelles, déclarant que les cadres seraient augmentés de 6 % quand les ouvriers le seraient de 41 %.

Son entreprise applique, avant leur généralisation, plusieurs acquis sociaux tels que la semaine de 40 heures, la cinquième semaine de congés payés, le treizième mois et la participation aux bénéfices.

En mai 1968, il va jusqu’à inciter ses salariés à faire grève afin de manifester leur solidarité avec le mouvement national.

À partir de la fin des années 1960, Pierre Jallatte amorce son retrait et cède progressivement son entreprise, notamment au groupe Révillon puis au groupe André, tout en refusant de détenir des participations financières, déclarant tenir à n’avoir « aucune participation capitaliste ». Il reste directeur jusqu’au début des années 1980.

Après son départ, l’entreprise connaît des transformations profondes. En 1984, les salariés des sites d’Alès et de Saint-Hippolyte-du-Fort sont confrontés à un projet de licenciements massifs et organisent des manifestations, notamment à Nîmes, afin d’obtenir que les départs se fassent sous forme de préretraites. Cette période marque une rupture nette avec le modèle social antérieur, les ateliers se vidant progressivement.

À partir des années 1980, l’entreprise change régulièrement d’actionnaires et s’inscrit dans une logique industrielle et financière internationale. Elle passe successivement entre les mains de différents groupes, jusqu’à être contrôlée par des investisseurs tels que Goldman Sachs et Bank of America. Les choix de production évoluent en conséquence, avec un recours croissant à la délocalisation, notamment vers la Tunisie et l’Asie, en raison des écarts de coûts salariaux.

Jeroen van der Goot  avril 2026

Sources principales :
• André Balent, Laurent Pichon, Fabrice Sugier, 2025
• Catherine Unac, Incroyables destins, septembre 2025
• Aux pays de mes ancêtres

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