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La fontaine de Villaret, à St-Hippolyte-du-Fort.

Ressources en eau : deux poids deux mesures

Urbanisation & ressources locales.

Depuis trois ans, j’ai régulièrement pris la plume pour alerter sur les dérives de notre gestion locale de l’eau.

Dans ma lettre ouverte au préfet du Gard, publiée en septembre 2024, j’évoquais le patrimoine hydraulique unique de Saint-Hippolyte-du-Fort : ses fontaines, ses moulins hydrauliques avec leurs béals, et cette mémoire collective de l’eau lentement effacée à coups de décrets préfectoraux et de projets mal conçus.

J’y défendais l’idée que cette richesse devait être traitée comme un bien commun, non comme un vestige pittoresque destiné à orner les cartes postales. Trois ans plus tard, force est de constater que rien n’a bougé – si ce n’est que mon discours s’est étoffé.

Nous continuons de parler de « développement », de « requalification » et de « redynamisation » comme si ces mots suffisaient à conjurer les conséquences bien réelles de l’étalement urbain. Les terrains agricoles disparaissent les uns après les autres sous les couches de béton, les zones naturelles sont découpées en lots, et l’on préfère se targuer d’être une « Petite ville de demain » plutôt qu’un « Village authentique ».

Ces deux formules traduisent deux visions du monde radicalement opposées : l’une repose sur la croissance continue et l’artificialisation, l’autre sur la mesure, l’équilibre et la durabilité. Il serait grand temps de se mettre d’accord sur ce que nous voulons vraiment pour Saint-Hippolyte, au lieu de laisser une poignée d’élus décider pour l’ensemble des habitants.

Mais il faut rappeler que la durabilité, si souvent invoquée dans les discours officiels, suppose avant tout une forme de décentralisation dans l’aménagement du territoire, à l’échelle nationale. Elle implique de rompre avec la logique des pôles dominants – ces centralités urbaines qui concentrent les ressources, les investissements et les décisions au détriment des périphéries rurales.

Car la vie, elle, ne fonctionne pas sur le mode du centre et de la marge : elle repose sur la circulation, sur la présence de l’eau et de la fertilité partout. Si l’on prive les campagnes de leurs sources et de leurs nappes pour alimenter les grandes villes, on ne fait pas que déplacer un problème : on détruit les conditions mêmes de la vie rurale.

Et en asséchant les terres agricoles, on condamne à terme l’ensemble du système, villes comprises, car sans campagne vivante, il n’y a plus de nourriture, plus de paysages entretenus, plus d’équilibre.

Entrer dans une logique qui consiste à détourner l’eau des campagnes vers les centres urbains revient à enclencher un processus de désertification généralisée – dans tous les sens du terme – qui finira par nous atteindre collectivement.

Pendant que la municipalité s’emploie à séduire les investisseurs et à faire entrer le bourg dans la modernité à marche forcée, personne ne semble vouloir regarder la réalité en face : nos ressources sont limitées.

L’eau, qui a longtemps façonné notre économie et notre paysage, n’est plus qu’une variable d’ajustement dans les dossiers administratifs.

Les sources qui alimentaient autrefois le bourg ont progressivement été abandonnées ; différentes canalisations ont été détruites lors des travaux de requalification de la place de la Canourgue, du Cours Gambetta et du Plan ; et la commune dépend désormais entièrement de la résurgence du Vidourle au Mas Baumel.

Ce choix, présenté comme une solution technique rationnelle, n’est en vérité qu’un pis-aller. Le rapport de 1977 joint au PLU le rappelle : cette eau doit être considérée comme suspecte.

Nous avons donc troqué une autonomie séculaire, fondée sur la connaissance fine du terrain et une gestion directe des flux, contre une dépendance fragile et payante – qui permet certes d’avoir de l’eau au domicile de chacun… ou presque, car certains ont bel et bien été laissés pour compte.

Ce qui achève de rendre la situation absurde, c’est que pendant qu’on interdit ici les fontaines et les béals au nom de la « sobriété » et d’un arrêté préfectoral sur l’usage de l’eau, la métropole de Montpellier prospecte tranquillement du côté de Conqueyrac pour aller puiser dans les nappes phréatiques.

Cela signifie que les autorités montpelliéraines anticipent une crise de l’eau à venir, mais que leur manière d’y répondre consiste à venir pomper dans nos réserves. Voilà la logique à l’oeuvre : d’un côté, on impose aux petites communes des restrictions et des sanctions ; de l’autre, on autorise les grandes villes à s’alimenter chez autrui – en l’occurrence, chez nous.

Si ce n’est pas un système à deux vitesses, qu’est-ce que c’est ? On nous expliquera bientôt qu’il s’agit d’un projet d’intérêt public, que les besoins de Montpellier sont prioritaires, et qu’il faut « mutualiser les ressources ». En clair : nous nous serrons la ceinture pendant que d’autres continuent de consommer sans limites, en roulant à tombeau ouvert sous les radars préfectoraux.

Dans le même temps, la préfecture multiplie les arrêtés d’interdiction en période d’étiage : plus de fontaines, plus d’arrosage, plus de béals, plus rien. Comme si la sauvegarde de l’eau passait par sa disparition de l’espace public.

Or, ce sont précisément ces dispositifs, ces circulations d’eau à ciel ouvert, qui régulaient autrefois le microclimat du bourg, rafraîchissaient l’air et entretenaient les sols ainsi que toute la biodiversité qui va avec. Les supprimer, c’est aggraver les effets de la sécheresse, pas les corriger.

Pendant qu’on interdit à un particulier d’arroser trois plants de tomates, on laisse les réseaux publics fuir par centaines de mètres cubes, et les lotissements comme les piscines se multiplier sans contrôle.

Il faut dire que tout cela arrange bien les grandes compagnies de l’eau, qui voient dans la raréfaction une source de profit assurée. Plus l’eau devient rare, plus elle se vend cher, tandis que la gestion publique recule au profit d’intérêts privés.

À force de déléguer, la commune a perdu toute maîtrise sur son réseau, sur ses captages et sur la répartition même de la ressource. Ce qui, autrefois, relevait du bien commun est devenu un service marchand dont nous ne contrôlons plus ni la qualité, ni le coût, ni même les quantités disponibles.

À cela s’ajoute une écologie de façade, qu’on brandit pour la communication mais qu’on applique à contresens. On prétend protéger les milieux aquatiques, mais on ferme les béals où vivent écrevisses et libellules – dont la plus grande partie de la vie est subaquatique.

On parle de trames vertes et bleues, mais on coupe les arbres du Plan, de la Canourgue et d’ailleurs. On invoque la biodiversité dans les discours, tout en détruisant les écosystèmes dans les faits.

L’OFB, qui devrait être un outil de compréhension et de conseil, se transforme de plus en plus en police de la réglementation, détachée du terrain, agissant sans discernement ni vision d’ensemble. À force d’interdire sans comprendre, on finit par étouffer les équilibres naturels qu’on prétend préserver.

Le plus inquiétant, c’est qu’ici comme ailleurs, la logique de l’aménagement a complètement inversé le rapport de force entre nature et urbanisme.

Ce n’est plus le relief, le sol ou la ressource qui conditionnent l’implantation humaine : c’est la promotion immobilière qui impose ses formes, quitte à forcer la nature à s’y plier. Et quand l’eau se rebelle – quand elle s’accumule, s’infiltre ou disparaît – on fait semblant de s’en étonner, comme si elle devait obéir aux règlements.

Mais l’eau ne négocie pas. Elle suit sa pente, son cycle, sa logique propre, que ni les arrêtés préfectoraux ni les plaquettes de communication ne peuvent suspendre.

Tout cela pourrait encore être corrigé, à condition d’en avoir la volonté. Cela suppose de repenser la planification, de renouer le lien entre l’eau et le sol, d’accepter qu’il existe des limites à l’expansion urbaine et qu’elles ne sont pas négociables. Cela suppose aussi, pour la municipalité, de défendre enfin les intérêts du territoire au lieu d’appliquer mécaniquement les directives venues d’en haut.

Nous ne sommes pas condamnés à subir ; nous avons les moyens de faire autrement, mais encore faut-il s’en donner la peine.

Nous avons du pain sur la planche. Et puisque mes précédents courriers n’ont guère suscité d’écho, je ne tarderai sans doute pas à en adresser un nouveau au préfet -à moins que notre nouvelle municipalité veuille prendre le dossier en main.

 Illustration : La fontaine de Villaret, à St-Hippolyte-du-Fort.

Jeroen van der Goot  juin 2026

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