Deux cafés, deux histoires.
À Saint-Hippolyte-du-Fort, deux enseignes anciennes intriguent encore : Le Grand Café du Louvre et La Bourse. Deux noms prestigieux pour une petite ville cévenole, deux noms qui racontent bien plus que de simples lieux de convivialité.
Le Louvre, tout d’abord. L’appellation rappelle immanquablement le palais royal parisien, symbole de l’autorité monarchique. On peut imaginer que, dans les années de tension religieuse du XVIIe siècle, alors que les soldats de Louis XIII tenaient la région, un café au nom prestigieux servait à la fois de rappel discret à la puissance royale et de lieu de rassemblement des troupes.
Mais le « Grand Café du Louvre » connut peut-être surtout son heure de gloire au début du XXe siècle. Dans les années 1910, lors des meetings aériens organisés à Saint-Hippolyte, les aviateurs y amenaient leurs élégantes compagnes, tandis que leurs machines étaient bichonnées au Garage Armand Cabane, rue de l’Argenterie, dont l’atelier côté cour, audacieusement moderne, évoquait déjà un style proche du jeune Le Corbusier.
Leurs séjours se poursuivaient à l’hôtel du Cheval Blanc, juste en face du café, établissement réputé qui envoyait même sa litière – chaise portée à bras d’hommes – accueillir les hôtes de marque à la gare, à la descente du train à vapeur.
La Bourse, elle, renvoie certainement aux activités locales. Le commerce de la soie, si prospère dans la plaine et les vallées voisines, avait besoin de lieux d’échanges. La « bourse » cigaloise fut peut-être avant tout celle des cocons, dont la vente rythmait l’économie villageoise. Certains y voient aussi un lien avec la tannerie, autre pilier de l’activité locale.
La coïncidence veut que le café se trouve voisin d’un imposant bâtiment à porte cochère, orné de bossages en diamant, qui domine aujourd’hui encore la rue Blanquerie.
Le plan cadastral napoléonien (1802) garde la trace de la partie démolie donnant naissance à l’actuelle place du Général Villaret. Car ici s’inscrit aussi la mémoire de François Villaret (1764-1800) – sa maison natale se trouve justement là, côté îlot de la Canourgue.
Enfant du pays, devenu commandant de la 63e demi-brigade de ligne, il mourut héroïquement lors de la seconde campagne d’Italie, refusant le secours de ses hommes après avoir été grièvement blessé à Madone de Savoie. La place porte son nom, mais son buste, autrefois installé là, a mystérieusement disparu dans les locaux des services techniques – aujourd’hui désespérément vides, comme si la mémoire s’était évanouie avec lui.
L’histoire de La Bourse ne s’arrête pas là. Dans son savoureux « Commerce de la chair et moralité publique en pays cigalois au début du XXe siècle », Odon Abbal raconte qu’à l’étage, l’établissement abritait une maison close tandis que la clientèle plus fortunée préférait l’établissement d’en face, au premier étage du Grand Glacier, qui devint plus tard la librairie Coularou puis « La Cigale à lunettes ».
Le café, quant à lui, poursuivit son activité jusqu’à l’entre-deux-guerres, où sa façade, repeinte de couleurs criardes, attira l’oeil des photographes.
En suivant les traces de deux cafés, c’est tout un pan de la mémoire urbaine de Saint-Hippolyte qui se dessine : le souvenir du roi et des soldats, la prospérité de la soie, la gloire d’un général cévenol, l’effervescence joyeuse des meetings aériens, mais aussi la vie nocturne plus triviale. Une mosaïque de récits où l’histoire et la rumeur s’entrelacent derrière les façades du bourg.
Jeroen van der Goot mars 2026
