Ganges et Cazilhac : tout va bien, Madame la Marquise.
Voici typiquement le genre d’image que l’on cherche aujourd’hui à promouvoir sous l’étiquette de « tourisme vert ».
Une eau claire, des rochers chauffés par le soleil, des enfants qui jouent, des baigneurs qui s’installent au pied de la chute ou s’aventurent sur le sommet de l’ouvrage. Le décor est séduisant. Il l’est même tellement qu’on en oublie presque de se demander ce que l’on regarde réellement.
Car cette « cascade » n’en est pas une. Il s’agit d’une « païssière » – autrement dit d’un barrage, ou seuil, servant de prise d’eau pour alimenter un canal. L’illusion est parfaite : la nature semble avoir fait le travail. Mais en réalité, tout est construit, pensé, organisé. Et ce que l’on contemple ici n’est pas seulement un lieu de baignade, mais un élément d’un système hydraulique ancien.
Ce type d’ouvrage, que l’on retrouve aussi bien à Ganges qu’à Saint-Laurent-le-Minier, est longtemps resté au coeur de l’économie locale. On y montait sans difficulté. On y sautait. On s’y baignait, parfois en amont même du barrage – là où l’eau est retenue.
Ce qui peut surprendre, c’est l’absence apparente de moulin à proximité immédiate. Il faut suivre le canal pour comprendre qu’il alimentait autrefois un moulin situé entre les deux ponts franchissant l’Hérault au droit de Ganges, avant de poursuivre sa course vers la plaine de Cazilhac.
Là, l’eau irrigue, alimente les cultures et fait fonctionner les meuses, ces grandes roues élévatrices dont le mouvement lent accompagne le paysage. Le bruit est discret et, si l’on perçoit néanmoins un roulis et des clapotis, c’est parce que l’on est aussi dans un monde fait de silence.
En arrivant depuis Saint-Laurent-le-Minier, un autre élément attire l’attention. Sur la droite, à hauteur du panneau de Cazilhac, subsistent les vestiges d’une roue élévatoire d’une dimension exceptionnelle -de l’ordre de vingt mètres d’élévation. Elle rappelle que l’eau n’était pas seulement captée, mais aussi élevée.
Une partie de cette eau était ainsi relevée pour créer une « colonne gravitaire ». Une fois mise en pression, elle pouvait être conduite jusqu’à Ganges, franchir l’Hérault au niveau du vieux pont, puis atteindre la place de l’Ormeau. De là, elle alimentait un réseau de fontaines autrefois dense. La plupart ont disparu lors des transformations urbaines des années 1960.
On pourrait s’arrêter là, et ne voir dans ce paysage qu’un bel exemple d’aménagement ancien devenu lieu de loisirs. Mais un élément vient troubler cette lecture.
En amont de la païssière, la vallée de la Vis a été le siège d’une activité minière majeure. Saint-Laurent-le-Minier est connu pour avoir été la plus grande exploitation de plomb de France au XXᵉ siècle.
Là où se trouve aujourd’hui la pisciculture, il faut imaginer un tout autre paysage : un véritable ballet aérien de bennes suspendues à des câbles, descendant de la montagne, passant au-dessus du château de Saint-Laurent-le-Minier -qui fait face à une païssière identique à celle qui capte l’eau à destination de Ganges et Cazilhac – pour rejoindre le site de la Papeterie, transformé en laverie de minerais.
Or cette laverie se trouvait en amont immédiat de la païssière dont il est question ici. Dès lors, une question simple se pose : quelle part des résidus issus du traitement du minerai se retrouvait dans la Vis ? Et peut-on réellement envisager qu’il ne s’agisse que d’une fraction marginale ?
On savait pourtant que cette eau était utilisée. Elle alimentait les fontaines de Ganges. Elle irriguait – et irrigue encore aujourd’hui – la plaine de Cazilhac. Elle accompagnait les usages quotidiens.
Cela signifie que cette eau entrait aussi dans la chaîne alimentaire.
Les effets du plomb sur la santé sont connus depuis longtemps. Dès le XVIIIᵉ siècle, puis de manière plus précise au XIXᵉ, les médecins décrivent les intoxications : troubles digestifs, atteintes neurologiques, formes graves touchant notamment les enfants.
Dès lors, une autre question s’impose. Des analyses de l’eau, voire des prélèvements de sédiments (limons), ont-elles été réalisées ? Ont-elles été rendues publiques ? Les cultures de la plaine de Cazilhac ont-elles fait l’objet de contrôles particuliers ? Qu’en est-il des usages de loisirs, notamment en aval, à Laroque, sur l’Hérault, et jusqu’à la Méditerranée ?
Car il est tout aussi frappant de constater que la question n’est évoquée nulle part. Une recherche rapide suffit à s’en convaincre : on ne trouve rien. Aucune mention, aucune étude, aucune alerte. Rien – sinon un lien vers les archives municipales d’Alès évoquant une « campagne de dépistage du saturnisme infantile (itinéraire 2 : de Ganges à Cazilhac…) », qui ne répond pas.
On a pu monter sur la païssière, s’y asseoir, plonger, se baigner en amont comme en aval, sans jamais s’interroger sur ce qui avait pu être retenu derrière l’ouvrage ou charrié par le courant.
Faut-il y voir une négligence ? Ou une forme d’aveuglement collectif face à un paysage que l’on préfère considérer comme intact ?
Une hypothèse mérite au moins d’être posée. La disparition massive des fontaines gangeoises dans les années 1960 est généralement attribuée à la modernisation des réseaux. Mais peut-on exclure que la question de la qualité de l’eau – et notamment la présence de plomb – ait joué un rôle, même indirect, dans cette évolution ?
Faute de sources explicites, la réponse reste ouverte. Mais la coïncidence interroge. Car derrière l’image parfaite de ce petit monde en apparence idyllique se cache peut-être une réalité plus complexe. Une réalité dans laquelle l’eau, si précieuse, a aussi pu devenir un vecteur invisible.
Et c’est sans doute là que le titre prend tout son sens. « Tout va bien, Madame la Marquise » – pour changer du « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » de Voltaire.
Car, après tout, les deux païssières appartenaient à la seigneurie de Ganges.
Jeroen van der Goot avril 2026
Cliché de la païssière à St-Laurent-le-Minier : Joris / aspiredreamers.org
