de St-Hippolyte du Fort & du monde

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Eléments provenant probablement du temple détruit.

Sur les traces du temple perdu – III

La place de la Couronne.

Il est aujourd’hui presque impossible de comprendre la place de la Couronne. Non pas parce que le lieu serait particulièrement complexe, mais parce qu’il a perdu les éléments qui permettaient de le lire.

Le percement de la D999, en 1987, a profondément bouleversé l’organisation du secteur, en imposant un tracé qui traverse l’espace sans tenir compte des structures anciennes. Ce geste a rompu les continuités, effacé les articulations et isolé les éléments encore en place. Ce que l’on perçoit aujourd’hui n’est plus un ensemble, mais une juxtaposition.

Pour situer précisément cet espace, il s’agit de l’ »espace » compris entre Entre Thym et Châtaigne et Tout pour le Jardin cigalois. Cette précision n’est pas inutile, car rien, dans son état actuel, ne permet d’identifier clairement ce lieu comme une place.

Dans ce contexte, le nom même de place de la Couronne devient difficile à comprendre.  Rien, dans l’état actuel des lieux, ne permet d’y reconnaître une place au sens classique du terme. L’espace est irrégulier, sans composition, et surtout bordé de bâtiments ne lui tournent pas leur façade principale. Plusieurs présentent ici leur revers.

C’est particulièrement frappant pour l’ancien hospice : le bâtiment que l’on perçoit aujourd’hui comme structurant a en réalité été retourné. Sa façade principale se situait du côté de la rue de Croix-Haute, et non vers la place. L’effet de façade actuel relève donc d’une recomposition tardive.

Le reste du pourtour confirme cette absence de projet initial. Côté sud, le bâtiment de Tout pour le Jardin cigalois ferme l’espace sans véritable dialogue avec lui. Ailleurs, les constructions apparaissent hétérogènes, issues d’additions successives. Tout concourt à donner l’impression d’un espace inachevé.

Et pourtant, ce désordre est trompeur. Il résulte d’une transformation qui a profondément altéré un état antérieur plus lisible. Pour le comprendre, il faut remonter à l’organisation primitive du site.

Deux logiques distinctes s’y croisent. D’une part, un axe ancien reliant le faubourg de l’Église à la villa Mirial, en passant par Croix-Haute, et qui franchissait l’Argentesse à gué, puis par un pont en bois. D’autre part, une grande voie reliant Nîmes au pays des Ruthènes. Ces deux axes ne se confondent pas : ils se croisent. Cette distinction est essentielle, car elle explique les décalages que l’on observe encore aujourd’hui.

La présence actuelle de la « rue du Vieux Pont », dans l’alignement de la rue de Croix-Haute, conserve la mémoire de ce franchissement ancien. Ce toponyme constitue un indice décisif : il atteste l’existence d’un passage antérieur, distinct du pont actuel.

Ce pont en bois était déjà ancien à la fin du XVIIe siècle, au point d’être qualifié de « pourry » dans les archives. Sa reconstruction s’imposait. Les ingénieurs du roi, intervenant sous l’autorité de Lamoignon de Basville, firent alors le choix de construire un pont en pierre, mais à un emplacement différent. Ce déplacement, probablement dicté par des contraintes hydrauliques, rompt l’alignement initial. La liaison avec la rue de Croix-Haute ne se fait plus directement, mais par un décalage, donnant naissance à la chicane encore visible aujourd’hui.

Une telle recomposition ne relève pas d’une évolution spontanée du tissu urbain. Elle suppose l’intervention d’un regard extérieur, capable de s’affranchir des logiques anciennes pour en imposer une nouvelle. Là où les circulations héritées suivaient les cheminements du gué et des usages, les ingénieurs du roi introduisent une autre manière de penser l’espace : non plus en continuité, mais en correction. Le pont ne prolonge plus l’axe ancien, il le remplace.

Ce changement produit un espace résiduel entre l’ancien axe et le nouveau franchissement. C’est dans cet espace que va se former la place de la Couronne.

Or cet espace n’était pas vide. Il était en partie occupé par le jardin de l’hospice. Les plans anciens comme la mémoire orale concordent pour identifier cet espace comme un lieu de retrait, associé à l’établissement, où subsiste encore aujourd’hui une fontaine. La création de la place correspond donc à une opération de transformation profonde : elle ne se contente pas d’organiser un espace, elle en remanie un existant. Elle isole le bâtiment de l’hospice de son jardin, dont elle absorbe une partie. Ce n’est qu’ultérieurement, en 1774, que l’hospice est transformé en hôpital, dans un état déjà modifié par cette recomposition.

Dans ce contexte, la question du temple réformé prend un relief particulier. Les textes imposent qu’il soit construit « hors les murs ». Or cet espace correspond précisément à une zone périphérique, située à la jonction entre plusieurs logiques urbaines, et en marge du noyau ancien.

L’analyse du parcellaire montre que les parcelles bâties bordant la rue de Croix-Haute sont trop étroites pour accueillir un édifice de grande ampleur. Le jardin de l’hospice, quant à lui, constitue un espace identifié et occupé. Reste alors cet espace intermédiaire, dont la forme irrégulière et la discontinuité suggèrent moins une création qu’un vide laissé par une disparition. Il est donc cohérent d’y situer le temple, en relation directe avec la rue de Croix-Haute et le franchissement ancien de l’Argentesse.

Une hypothèse récente situe le temple à l’ouest de la place, selon une logique d’implantation relativement classique. Cette lecture se heurte cependant à un obstacle majeur : cet espace correspond au jardin de l’hospice, dont la fonction est attestée tant par les plans que par la mémoire locale, et dont la fontaine subsiste encore aujourd’hui. Il est donc difficile d’y voir l’emplacement d’un bâtiment de culte sans remettre en cause l’ensemble des données disponibles.

Le nom même de « place de la Couronne » ne peut être considéré comme anodin. Dans le contexte de la fin du XVIIe siècle, marqué par la reprise en main des places protestantes après la Révocation de l’Édit de Nantes, il est tentant d’y voir un geste symbolique. Là où se trouvait vraisemblablement un lieu de culte réformé, l’autorité royale inscrit son nom. Plus qu’une véritable composition urbaine, la place apparaît alors comme un marqueur : celui de la présence retrouvée de la Couronne, au coeur d’un espace dont elle entend désormais affirmer le contrôle.

Ce qui subsiste aujourd’hui est un espace désarticulé, dont la lecture est rendue difficile par les interventions modernes. Mais derrière ce désordre apparent se dessine une logique ancienne, où se superposent un point de passage, un lieu de culte et un établissement hospitalier, tous organisés autour d’une contrainte commune : le franchissement de l’Argentesse.

Jeroen van der Goot avril 2026

NB Le présent article constitue la synthèse et l’ajustement d’une série de travaux engagés depuis janvier 2024, dont un premier développement a été publié sous le titre « Sur les traces du temple perdu« .

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