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Les armoiries de Saint-Hippolyte

St-Hippolyte, réflexions autour des armoiries

Le blason de St-Hippolyte du Fort.

Le blason de Saint-Hippolyte-du-Fort donne à voir un château qui ne correspond à aucune des images familières du site. Ce décalage, loin d’être anodin, invite à s’interroger : que représente-t-il réellement ?

Le dessin des armoiries, tel qu’il est reproduit par André Peyriat, présente un château flanqué de deux tours, posé sur une élévation. La gravure, en noir et blanc, ne permet pas de percevoir les couleurs décrites par le blasonnement :

De gueules au château d’argent donjonné de deux tours du même, celle de dextre plus élevée que l’autre, ouvert et ajouré d’azur, posé sur une montagne aussi d’argent

formulation relevant du langage héraldique classique, probablement fixée à la fin du XVIIe siècle dans le cadre des mises en ordre administratives de la monarchie. L’image donnée ici met donc avant tout l’accent sur les formes.

Ces formes méritent attention. Les deux tours sont nettement arrondies, ce qui renvoie à un modèle ancien, sans rapport avec l’architecture bastionnée du fort construit entre 1687 et 1688. La porte figurée au centre ne correspond d’ailleurs pas à l’entrée de ce fort, dont la configuration est bien connue. L’interprétation la plus répandue – qui consiste à voir dans ces armoiries une représentation du fort dit « Vauban » – ne paraît donc pas fondée. Le château figuré ici renvoie manifestement à un état antérieur du site.

Le dessin publié par Peyriat trouve un écho dans certains vestiges encore visibles. À proximité de l’ancienne porte de Lasalle, une maçonnerie circulaire conservée dans une cave témoigne de l’existence d’une tour ronde appartenant à un système défensif plus ancien. Une portion de mur subsiste également le long du Vidourle, en relation avec cette porte aujourd’hui murée. Un autre segment, toujours visible au sud de la tour Saint-Jean, s’appuie directement sur une butte dont la position dominante ne peut être fortuite.

Un texte publié en 1939 par le docteur Louis Perrier décrit un territoire situé entre deux pôles distincts, l’Église, au sud, et Planque, au nord, séparés par une forêt de chênes blancs. Le site de ce qui deviendra Saint-Hippolyte ne se présente donc pas d’emblée comme un village constitué, mais comme un espace intermédiaire, progressivement occupé. Dans ce même texte apparaît la mention d’une tour Planque, située au nord et dominant la vallée du Vidourle.

Cette indication correspond à une position précise : une butte située à une dizaine de mètres au sud de l’actuelle tour Saint-Jean, avec laquelle la tour Planque, située à une quarantaine de mètres, pourrait avoir été en relation directe. Ce point haut, encore signalé aujourd’hui par le toponyme  « rue de la Tour », ne doit vraisemblablement pas être confondu avec la tour Saint-Jean elle-même. La persistance du nom à cet emplacement suggère l’existence d’une structure antérieure, aujourd’hui disparue.

La position de cette tour n’est pas anodine. Implantée en hauteur, elle offrait un large champ de visibilité et s’inscrivait très probablement dans un réseau de tours à signaux. Elle pouvait recevoir des informations depuis les hauteurs de Figaret et du Maffre, et sans doute aussi depuis un point situé à l’est. Dans ce dispositif, la tour Planque aurait constitué un point de convergence, un véritable terminus chargé de transmettre ces informations vers le site en cours de formation.

Mis en relation, les vestiges observés permettent d’esquisser un contour ancien. Celui-ci pourrait s’appuyer sur le cours du Vidourle, descendre vers le sud pour rejoindre le pan de mur encore visible, puis redescendre depuis les hauteurs de manière à englober la butte de Planque, avant de repartir vers l’est jusqu’à pouvoir intégrer l’ancienne porte de Lasalle par un rempart se dirigeant vers le nord, où il rejoindrait le mur longeant le Vidourle, assurant également une fonction de protection contre les crues. On obtient ainsi une boucle dont le tracé exact demeure incertain, mais qui pourrait correspondre à un premier périmètre défensif, éventuellement élargi vers le sud jusqu’au secteur du Plan.

Le Plan constitue en effet un espace singulier dans l’organisation du bourg actuel. Resté durablement libre de construction, alors même que l’habitat s’est développé tout autour, il appelle une explication. L’hypothèse d’un ancien cimetière apparaît à cet égard particulièrement cohérente. La présence, à proximité immédiate, de l’église Saint-Pierre – dont l’existence, sous des formes antérieures, est attestée bien avant les reconstructions de la fin du XVIIe siècle – renforce cette lecture. Les lieux de culte sont fréquemment reconstruits sur des sites déjà consacrés, et les cimetières qui leur sont associés marquent durablement l’espace.

Cette hypothèse permet également d’éclairer une autre caractéristique du Plan. Dans les villes médiévales, les marchés se tiennent fréquemment au droit même des cimetières, faute d’autres espaces disponibles. Ils peuvent même, comme le montre de manière saisissante Patrick Süskind dans « Le Parfum », se tenir directement sur les tombes. Ce détail permet de comprendre comment un espace funéraire a pu progressivement devenir un lieu de rassemblement, puis une place.

Cette organisation ne se limite sans doute pas à ces deux pôles initiaux. D’autres points d’ancrage ont pu exister, en lien direct avec les ressources du territoire.

Au sud, le secteur correspondant aujourd’hui au centre socio-culturel de la rue Fondeville pourrait prolonger l’occupation antique de la « Villa Mirial », dont les vestiges ont pu fournir à la fois matériaux de construction et terres cultivables, notamment dans la plaine du Pradet.

De l’autre côté du Vidourle, un habitat a pu se fixer en vis-à-vis du gué, dont le franchissement était, selon Peyriat, facilité par des bœufs tenus sur la rive gauche du fleuve.

En direction de Ganges, le site de Malataverne, situé sur l’axe reliant Nîmes au pays rutène, offrait à la fois des terres fertiles et une position favorable aux échanges, ce qui explique sans doute qu’on y ait finalement établi les foires.

Le même schéma s’observe à Mandiargues, également implanté le long de cet axe et à proximité de terres irriguées, à la différence près qu’on n’y a apparemment pas tenu de foires. À ces noyaux s’ajoutaient enfin des installations plus dispersées, sous la forme de moulins établis le long du Vidourle.

L’ensemble dessine un territoire structuré par les circulations, les ressources et les points de passage, bien plus que par un centre unique. Le bourg actuel apparaît ainsi comme le résultat d’un processus de mise en cohérence progressive de ces éléments initialement dispersés.

Dans cette perspective, les deux tours figurées sur les armoiries pourraient correspondre à deux pôles du site : l’une implantée sur la butte de Planque, l’autre contrôlant la porte de Lasalle. La différence de hauteur entre elles, telle qu’elle apparaît sur le dessin, ne traduirait pas nécessairement une différence réelle de construction, mais un effet de perception lié au relief.

Une vue ancienne de Saint-Hippolyte-du-Fort, réalisée par Jean-Jérôme Baugean (1764–1819) et conservée au musée du Désert de Mialet, montre d’ailleurs plusieurs tours s’élevant au-dessus du bourg, avec au premier plan le Vidourle et, à l’arrière-plan, les reliefs du Cengle et du Rocher de Midi. Les tours qui y apparaissent sont toutefois de formes différentes, plus tardives, et ne correspondent pas aux structures anciennes suggérées par le blason.

Dans le cadre d’un différend sur la tenue des foires avec Sauve, dont dépend alors la baronnie cigaloise, les consuls de cette ville décrivent Saint-Hippolyte comme un « chétif lieu », peu propre à soutenir des foires. Cette appréciation, bien que polémique, suggère un bourg encore modeste, organisé autour de quelques points forts.

On retrouve ici un schéma bien connu : celui d’une dualité entre un pôle castral, modeste mais stratégique – que l’on peut situer du côté de Planque – et un pôle religieux, lié au prieuré et à l’église primitive. Le premier temple réformé, implanté hors les murs dans le secteur de l’actuelle place de la Couronne, s’inscrit dans cette organisation en marge du noyau ancien, avant d’être détruit dans le contexte de la reprise en main royale. Là encore, l’intervention du pouvoir s’exerce de manière ciblée, en transformant les lieux de culte sans effacer l’ensemble des structures héritées.

Cette relative permanence des armoiries contraste avec les transformations profondes qui affectent, à la même époque, les lieux religieux et certains espaces urbains. La monarchie ne cherche pas à effacer l’ensemble des héritages locaux, mais intervient prioritairement sur les marqueurs religieux et les lieux de pouvoir. Le blason, en revanche, échappe à cette logique de substitution et conserve la trace d’un état plus ancien du site.

Dans ces conditions, les travaux engagés à la fin du XVIIe siècle sous l’autorité de l’intendant de Basville pourraient ne pas correspondre à la création d’un système entièrement neuf, mais à l’adaptation d’éléments préexistants. Certaines portions de maçonnerie, mieux intégrées au relief, pourraient ainsi appartenir à un état antérieur.

La couronne murale qui surmonte le blason relève d’un code héraldique classique exprimant l’idée de ville fortifiée. La répétition des tours ne doit pas être interprétée comme un relevé précis, mais comme une mise en forme symbolique d’un ensemble.

Ainsi, le château figuré sur les armoiries ne représenterait pas un édifice unique, mais la recomposition simplifiée d’un dispositif réel : une tour dominante sur une butte, une autre au bord du fleuve, et un point de passage entre les deux.

L’image ne restitue pas fidèlement le paysage, mais en conserve une lecture ordonnée. Elle ne montre pas ce que la ville est devenue, mais pourrait bien garder la mémoire de ce qu’elle a été.

Jeroen van der Goot  juin 2026

Illustration : dessin des armoiries de Saint-Hippolyte-du-Fort reproduit d’après André Peyriat « Histoire de Saint-Hippolyte-du-Fort », Éditions de la Maison Carrée, Nîmes, 1939 (rééd. Lacour, 1990).

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